04/05/2014
Olga Gonzalez « En Amérique latine, la pauvreté a le visage d’une femme »
Chercheuse associée à l’unité de recherche migrations et société (Urmis) de l’université Paris-Diderot,
la sociologue est active au sein du groupe Aquelarre, dédié à la solidarité avec les femmes colombiennes.
Quelle est la situation sociale des femmes en Amérique latine ?
Olga Gonzalez. C’est une situation hétérogène selon les pays. Le temps de travail des femmes est important. Elles ont beaucoup d’activités mal ou non rémunérées. C’est là l’une des caractéristiques qui leur est commune. La spécificité du continent est qu’il est très inégalitaire.
Considérées comme « naturelles », la pauvreté et l’exclusion confinent de nombreuses femmes à des activités spécifiques, comme les services domestiques. Il existe très peu d’organisations sociales et collectives dans ces secteurs. Il est donc difficile d’y faire respecter les droits des salariées. Dans la majorité des pays, le travail informel est très répandu et le taux de syndicalisation faible. De ce fait, les femmes sont très vulnérables. Dans le monde rural, la pauvreté a le visage d’une femme, souvent indienne. Il existe des lois sur l’égalité salariale, mais cette égalité reste formelle.
Peut-on parler de progrès en matière de droits à la contraception et à l’IVG ?
Olga Gonzalez. Dans les campagnes colombiennes, l’accès à la pilule est restreint. C’est vrai dans d’autres pays où le machisme reste prégnant. Une femme qui assume sa contraception est mal vue. Quant au droit à l’IVG, il est exceptionnel puisqu’il n’est reconnu qu’à Cuba, en Uruguay et dans la ville de Mexico. Il est parfois autorisé en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la santé de la mère mais son accès est difficile.
Le continent détient des records de grossesses d’adolescentes. En Colombie, 52 % des grossesses n’ont pas été désirées. Des centaines de milliers de femmes avortent chaque année via des réseaux clandestins, dans de mauvaises conditions d’hygiène, avec un coût très élevé. Elles prennent également des médicaments comme le Misoprostol qui provoque des avortements. C’est une grande hypocrisie. Le poids de l’Église entrave toute avancée. Certaines féministes ont d’ailleurs renoncé à ce combat.
Pourquoi l’Amérique latine détient-elle le record du nombre de féminicides, notamment en Amérique centrale ?
Olga Gonzalez. On relève les taux de féminicides les plus hauts au Guatemala, en Colombie, au Salvador et au Honduras. Ces assassinats sont nombreux là où la violence est répandue. L’Amérique latine est le continent le plus violent au monde. Les féminicides sont liés à l’existence de mafias qui prospèrent là où le tissu social est brisé, là où le capitalisme a fait des ravages. Dans ce contexte, les homicides explosent et les féminicides aussi, notamment lorsqu’il y a compétition entre les mafias. C’est ce que l’on observe dans certains États du nord du Mexique. On retrouve cette configuration en Colombie ou au Guatemala, pays déstructurés à cause des ravages de la guerre civile.
L’avènement de gouvernements de gauche et de centre gauche a-t-il permis des avancées pour les femmes ?
Olga Gonzalez. Concernant les droits reproductifs, il n’y a eu aucune avancée. Le droit à l’IVG n’existe pas en Équateur, en Bolivie, au Venezuela ou encore en Argentine, pays pourtant présidée par une femme. Au Brésil, la présidente Dilma Rousseff y était favorable mais depuis, elle s’est tue. Au Salvador et au Nicaragua, il y a même eu des reculs en la matière. Au Chili, Michelle Bachelet n’a rien changé durant son premier mandat. Le droit à l’IVG reste un sujet tabou et les différentes Églises y veillent.
Pourtant les femmes occupent une place importante dans les processus de transformation politique en cours…
Olga Gonzalez. Oui. C’est pourquoi il faut poser le débat sur le droit à l’IVG dans la sphère publique. Il faut contraindre les gouvernements et les partis de gauche, qui ont encore une vision patriarcale de la société, à reconnaître ce droit. La gauche doit assumer ses responsabilités. À ce propos, il faut attirer l’attention sur ce qui se passe à Bogota (la capitale de la Colombie).
On présente cette ville comme un modèle de civisme. Or elle est le théâtre d’une légalisation du proxénétisme. L’actuel maire de gauche, Gustavo Petro, prévoit, dans son plan d’aménagement, la création de centres commerciaux sexuels.
Les femmes seront ravalées au rang d’objets de consommation. Sur le plan national, un projet de loi est en discussion pour légaliser le proxénétisme alors qu’il est lié aux mafias paramilitaires.
Quel rôle jouent les femmes dans les luttes sociales ?
Olga Gonzalez. Elles sont très actives. En Colombie, elles sont à l’initiative de luttes pour l’augmentation de leurs revenus. Elles sont impliquées dans les ONG qui se battent contre l’impunité liée aux viols ou aux conflits armés. Il y a de nombreuses organisations sociales, paysannes et indiennes. Ces dernières se sont organisées pour que cessent les violences exercées contre les femmes au sein de leurs communautés.
Quel est l’impact du conflit sur les femmes colombiennes ? Quelle place occupent-elles dans l’actuel processus de paix ?
Olga Gonzalez. Les femmes ne sont pas les premières cibles mais elles sont les premières victimes des déplacements (la Colombie est le pays au monde qui compte le plus de personnes déplacées en internes – NDLR). Elles se retrouvent dans les grandes agglomérations, appauvries, souvent seules à la tête de familles. Elles sont les principales victimes des violences sexuelles exercées par les acteurs du conflit armé, principalement des paramilitaires.
Ce sont les deux grandes blessures des femmes colombiennes. Elles en ont assez de la guerre ; elles veulent d’autres issues et le disent. La Route pacifique des femmes pour la paix regroupe ainsi près de 300 organisations. Toutes ces femmes revendiquent le droit d’être prises en compte dans les pourparlers. Elles veulent une société plus égalitaire. La question des femmes est absente des dialogues entre le gouvernement et la guérilla. Pourtant, elles travaillent depuis longtemps à la construction d’un pays différent.
10:57 Publié dans AL-Pays : Colombie, Amérique Latine, Société | Tags : entretien, égalité hommes femmes, amérique latine, droits des femmes, colombie, journée du 8 mars, michelle bachelet, gustavo petro, olga gonzalez | Lien permanent | Commentaires (0) |
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19/03/2014
CUBA SI !
Raúl Castro est en passe de rompre l'isolement diplomatique dont son pays est depuis longtemps victime. L'Amérique latine a déjà succombé, l'Europe s'apprête à le faire, et les États-Unis s'interrogent.
Depuis sa retraite anticipée en 2006 pour raisons de santé, Fidel Castro a fait de la lutte contre le réchauffement climatique l'un de ses chevaux de bataille. Raúl, son frère, qui lui a succédé à la tête de l'État et du Parti communiste, s'est pour sa part érigé en artisan du réchauffement diplomatique. Cinquante-cinq ans après le déclenchement de la révolution, Cuba a rarement semblé moins isolée sur l'échiquier international.
Les 28 et 29 janvier s'est tenu à La Havane le deuxième Sommet de la Communauté des États latino-américains et caribéens (Celac), institution fondée en 2010 sous l'impulsion de Hugo Chávez. La manifestation a été qualifiée d'"immense succès" par la presse hispanophone.
Sur les 33 États membres, 31 étaient représentés au plus haut niveau - seuls les présidents du Panamá et du Salvador manquaient à l'appel. Tous les autres étaient là, à commencer par la Brésilienne Dilma Rousseff, qui a réaffirmé l'intérêt que son pays porte à l'île caraïbe ("mon pays veut être un partenaire de premier ordre de Cuba"). Plusieurs chefs d'État conservateurs proches des Américains étaient également de la partie, tout comme José Miguel Insulza, le secrétaire général de l'Organisation des États américains (OEA), structure dominée par les États-Unis et dont Cuba fut exclue en 1962, et Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies. Ce dernier a rendu une visite amicale à Fidel et s'est félicité des "résultats visibles" des réformes économiques engagées depuis quelques années.
Libéraliser l'économie sans toucher aux verrous politiques
Visibles ? Spectaculaires même. Désormais, les Cubains peuvent exploiter des terres à titre privé, lancer leur propre entreprise (dans certains secteurs seulement), voyager à l'étranger (avec quand même quelques restrictions) et acheter des voitures comme bon leur semble (à des prix malheureusement prohibitifs). Et Raúl a promis de mettre prochainement fin à la coexistence du peso cubain et du peso convertible. Cette "actualisation" du modèle castriste évoque ce qui s'est passé naguère en Chine ou au Vietnam : on libéralise l'économie sans toucher aux verrous politiques.
Cette stratégie est la source des inégalités sociales qu'on voit poindre, mais elle est aussi l'une des causes du réchauffement diplomatique. "Désormais, on peut dire que Cuba est complètement réinsérée au sein de l'Amérique latine", analyse Janette Habel, de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine, à Paris, qui rappelle que, jusque dans les années 1980, "seul le Mexique entretenait des relations avec lui". L'analyste cubano-américain Arturo López-Levy (cité par le quotidien français Le Monde) va plus loin. Pour lui, ce sont les États-Unis qui, en s'obstinant à soumettre leur voisin à un embargo jugé anachronique par beaucoup, sont aujourd'hui isolés.
Même l'Union européenne, longtemps alignée sur la ligne dure américaine et dont la coopération avec Cuba est au point mort depuis 2003, est en train de reconsidérer sa position. Le 10 février, ses vingt-huit ministres des Affaires étrangères se sont entendus pour entamer un processus de "normalisation" des relations. "C'est la fin annoncée de cette aberration qui, depuis 1996, conditionne tout échange avec l'île à des avancées démocratiques", estime un diplomate français.
Les États-Unis eux-mêmes vont-ils se résoudre à faire des concessions ? En coulisses, les contacts entre administrations américaine et cubaine sont fréquents - et bien antérieurs à la poignée de main historique entre Barack Obama et Raúl Castro lors des obsèques de Nelson Mandela, le 15 décembre. Obama osera-t-il briser un tabou qui perdure depuis John Fitzgerald Kennedy, il y a plus d'un demi-siècle ? Il s'est déclaré favorable à une "mise à jour" des relations. Mais on sait qu'entre ce qu'il souhaite faire et ce à quoi le Congrès l'autorise il y a souvent un gouffre.
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11:10 Publié dans Actualités, AL-Pays : Equateur, Amérique Latine, Economie | Tags : cuba, amérique latine, usa | Lien permanent | Commentaires (0) |
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26/10/2013
LE SOJA D'AMERIQUE LATINE !
Nous prenons la direction de l'Amérique Latine ce matin pour nous intéresser à la culture du soja. Longtemps critiquée pour contribuer à la déforestation de l'Amazonie, la culture du soja ne peut plus se faire n'importe comment. Mais le moratoire censé encadrer cette culture a ses limites et certains producteurs continuent de participer à la déforestation.
Les pressions exercées par Greenpeace et certains clients comme Carrefour ou Mac Donald ont eu raison de la déforestation effrénée de l'Amazonie provoquée par la culture du soja. Depuis 2006 : les principaux exportateurs brésiliens refusent d'acheter du soja cultivé sur des terres déboisées. Des amendes sont prévues pour sanctionner les acheteurs qui enfreindraient la règle. Et certaines multinationales agroalimentaires comme Cargill ou ADM ont même rejoint le mouvement. De quoi assurer une culture plus respectueuse de l'environnement. De moins pour 90% de la production de soja dans le pays.
Et les 10% restant me direz-vous? Et bien c'est là que me bât blesse. 18.400 ha de forêt amazonienne restent concernés par la déforestation. La faute aux éleveurs brésiliens, de manière indirecte du moins. Bien souvent, les éleveurs brûlent des parcelles de forêt, moins chères, pour semer de l'herbe et y faire venir le bétail. Mais après quelques années, les terres sont trop dégradées pour nourrir les cheptels. Alors les éleveurs se déplacent pour brûler de nouvelles parcelles. Les cultivateurs de soja eux, prennent leur place. Et le même scénario se répète indéfiniment.
Le deuxième problème est lui à trouver du côté des consommateurs cette fois. Et parmi eux: les Chinois ont la palme. Le pays est le premier consommateur de soja dans le monde. Sa consommation a même explosé ces trente dernières années. Mais l'explication de cette augmentation fulgurante n'est pas à trouver dans la consommation directe de soja.
Seuls 20% du soja importé arrive finalement dans l'assiette des Chinois sous forme de tofu, lait ou sauce d'assaisonnement par exemple. En réalité, si les Chinois ont tant besoin de soja, c'est pour nourrir le bétail. L'élévation du niveau de vie dans le pays a provoqué une hausse de la demande de viande et de poisson des chinois qui peuvent désormais s'en offrir au quotidien. Or, la Chine s'approvisionne massivement au Brésil.
Mais pas question pour les Chinois de respecter les nouvelles règles brésiliennes. Pékin a tout simplement refusé de signer le moratoire de 2006. Mais pour les producteurs brésiliens, la culture du soja, c'est une question de survie. 2% du PIB dépend de cet oléagineux. Alors pour certains, la tentation est grande d'outrepasser la règlementation en vigueur.
09:11 Publié dans Actualités, AL-Pays : Brésil, Amérique Latine, Société | Tags : soja, amérique latine, brésil, chine | Lien permanent | Commentaires (0) |
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01/10/2013
Quand des milliers de juives étaient envoyées dans des bordels en Amérique du Sud
C'est un chapitre peu connu de l'histoire contemporaine sur lequel se penche cette semaine l'hebdomadaire Der Spiegel. Entre 1860 et 1930, en pleine montée de l'antisémitisme, des milliers de jeunes juives pauvres d'Europe de l'Est ont émigré en Amérique du Sud dans l'espoir d'une vie meilleure, dupées par des proxénètes qui les envoyaient dans des bordels à leur arrivée.
A cette époque, les femmes blanches étaient très recherchées sur le marché de la prostitution en Amérique latine, qui se concentrait principalement dans les grandes villes portuaires, comme Buenos Aires et Rio de Janeiro. En Argentine, les prostituées juives étaient surnommées «esclavas blancas», esclaves blanches, tandis qu'au Brésil on les nommait «Polacas», les Polonaises.
L'écrivain Stefan Zweig en a fait une description dans son journal intime après avoir visité le quartier rouge de Rio en 1936:
«Les juives d'Europe de l'Est promettent les perversions les plus excitantes – qu'est-ce qui les a poussées à finir comme ça, à se vendre pour trois francs ? […] Certaines femmes sont vraiment belles – il règne chez toutes une mélancolie discrète – et c'est pourquoi leur avilissement, l'exposition dans le cadre d'une fenêtre, n'apparaît pas du tout vulgaire, émeut plus qu'il n'excite.»
Pour attirer les jeunes femmes, les proxénètes, parmi lesquels de nombreux juifs, leur promettait de leur offrir un emploi ou un mari, explique Der Spiegel:
«Pour assurer le ravitaillement, les proxénètes ne se font pas seulement passer pour des agents d'emploi […] mais pour des marieurs ou des époux. Ils se présentent lors de leurs voyages comme des gentlemen, comme des compatriotes et des coreligionnaires, se présentent bien habillés et mondains, et profitent de la misère et des peurs existentielles qui règnent dans les villes juives d'Europe de l'Est et de Russie, desquelles ils sont souvent originaires. Là-bas règnent la pauvreté, le chômage et la peur face à l'antisémitisme grandissant.»
Toutes ces jeunes femmes n'étaient pas des esclaves, tempère cependant Irene Stratenwerth, curatrice d'une exposition consacrée au destin tragique de ces jeunes femmes, qui a eu lieu l'an dernier au Centrum Judaicum à Berlin. Comme elle l'expliquait alors à Deutschlandradio Kultur:
«Je ne voudrais aussi pas parler absolument de prostitution forcée dans le sens où les filles auraient été contraintes de se prostituer par des forces obscures. Je dirais plutôt que de très, très nombreuses femmes étaient dans le pétrin, n'avaient en fait aucune autre possibilité de subsistance. »
Le pire était que la communauté juive implantée en Amérique du Sud, soucieuse de sa réputation, les bannissait au lieu de leur venir en aide. Ce sont donc les prostituées elles-mêmes qui ont dû s'organiser pour obtenir des droits, notamment celui d'être enterrées selon le rituel juif, qui leur était interdit, en créant leurs propres institutions et en achetant elles-mêmes des sépultures à Buenos Aires, à Rio de Janeiro et à São Paulo. Leurs tombes continuent toutefois d'être séparées par un mur de celles des juifs «intègres», précise Der Spiegel.
Image: Une prostituée juive. Document Der Spiegel.
11:54 Publié dans Amérique Latine, Histoire | Tags : prostitution, amérique latine, juives | Lien permanent | Commentaires (0) |
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